Tribune « Je n’ai plus envie de nourrir le monstre » : pourquoi l’écrivaine Corinne Morel Darleux quitte Meta publiée sur Reporterre le 2 novembre 2026 

Avant-propos : Les événements vont à une telle vitesse qu’il me paraît utile de préciser que je ne sais pas dans quel contexte cette chronique sortira. J’ai commencé à la rédiger avant le début du mouvement lycéen. Puis j’ai hésité, craignant que le timing se révèle inapproprié. À la réflexion, une urgence n’efface pas l’autre, les indignations ne se soustraient pas, et même si cela peut sembler paradoxal, le contexte explosif et l’échéance présidentielle n’invalident en rien les raisons de ce départ de Meta, bien au contraire.

C’est décidé, je quitte Meta. Je crois vraiment qu’on ne convainc plus grand monde sur ces réseaux, dont les algorithmes nous enferment dans des bulles de filtres, entre personnes partageant déjà les mêmes opinions, ou au minimum les mêmes indignations. On s’y informe mutuellement, c’est vrai, et de nombreuses mobilisations s’organisent sur les réseaux sociaux. Mais n’oublions pas que c’est aussi le cas pour le camp d’en face, comme on l’a vu samedi 24 octobre avec les petits groupes d’extrême droite qui se sont déployés simultanément dans tout le pays.

C’est sur ces mêmes réseaux que s’exercent également la surveillance et la répression, à l’aide d’outils de reconnaissance faciale et avec le renfort de volontaires invités par le gouvernement à scruter chaque vidéo, chaque photo de manifestation ou d’émeutes urbaines pour identifier les responsables et les traîner en justice. Ce qui est d’autant plus inquiétant qu’avec l’IA générative, cela devient un jeu d’enfant d’incriminer quelqu’un à qui on veut nuire en générant de fausses images ou vidéos d’une personne en train de jeter un caillou ou de se servir dans une vitrine…

Je ne suis pas sûre donc qu’à la fin on y gagne, sincèrement. Et même si ça s’avère efficace à court terme, les réseaux sociaux, à long terme, c’est du pouvoir toxique, comme l’Anneau de Sauron, qui nous font dépendre de facto des Gafam et dégradent notre capacité à nous organiser sans eux. Le jour où le gouvernement coupera les réseaux, comme ça a été le cas en Nouvelle-Calédonie et dans d’autres pays, il faudra savoir faire sans…

Je sais que c’est compliqué. On est tous et toutes obligés de composer sans cesse avec le système, de chercher le juste équilibre entre compromis et compromission. Mais, parfois, il y a un moment où certaines choses ne passent plus. Où le décalage, la dissonance cognitive, deviennent trop forte. C’est le cas pour moi, aujourd’hui, avec l’irruption massive de l’intelligence artificielle dans nos quotidiens.

Elle est d’autant plus insupportable, probablement, qu’elle arrive après tant de chocs accumulés ces vingt dernières années — un SDF qui tend la main, un champ remplacé par un entrepôt Amazon, des images de violences policières, des forêts calcinées, des manifestants mutilés, des rivières à sec, un lycéen à la mâchoire arrachée, des tentes de fortune lacérées, la bêtise ordinaire, le racisme décomplexé, les températures qui s’emballent et l’infantilisation généralisée. Les raisons de la colère et du désarroi aujourd’hui ne manquent pas.

Toujours est-il que là, l’IA, ça ne passe pas.

« On crame de l’énergie pour ça ? »

Je ne reviens pas en détail sur l’affaire Thélyson Orélien, qui a secoué la rentrée littéraire. De la fronde raciste à laquelle, hélas, on pouvait s’attendre, et à d’autres en guise de riposte, auxquelles j’avoue je ne m’attendais pas. Blandine Rinkel et Youness Bousenna l’ont très bien formulé dans un article où elle et il disent leur « stupéfaction face aux nombreuses voix qui, prétendant défendre l’écrivain, justifient l’usage de l’IA comme partie prenante du geste d’écriture » et en évoquant « les promoteurs d’une création littéraire hybridée à l’IA [qui] ont trouvé dans cette polémique un cheval de Troie inespéré pour légitimer leur cause ».

« Tout le monde déteste l’IA, mais tout le monde l’utilise »

Si l’IA m’inquiète autant, ce n’est pas « juste » pour la question de l’humain dans la création, les emplois supprimés, l’avenir des jeunes, ni même ses hypothétiques développements en matière d’annihilation de la civilisation, mais plus prosaïquement, ici et maintenant, l’eau, l’énergie et les matières nécessaires, l’emprise au sol des data centers, leur consommation, bref, le grand absent de l’avalanche de commentaires et de prises de position : l’impact environnemental de l’IA. Le béton, le charbon, la grande accélération.

En fait, cette seule question devrait suffire à conclure que le recours à l’IA n’est pas une option.

Et pourtant. Même dans les milieux technocritiques, dans ceux de l’autonomie politique et matérielle, au sein des réseaux militants, écologistes, je vois fleurir des visuels réalisés par l’IA générative, des comptes-rendus de visio générés par l’IA, qui a ainsi accès à tous nos débats, des discussions interrompues par la reconnaissance vocale d’un téléphone qui croit qu’on lui a posé une question. Je recueille des aveux plus ou moins gênés d’auteurs connus et respectés, des témoignages de proches qui l’utilisent dans leur vie professionnelle et dans leur quotidien. J’assiste à des discussions lunaires, en festival littéraire ou dans le train.

« On crame de l’énergie, de l’eau, des terres arables, des emplois et des milliards pour ça ? »

Récemment, j’ai vu un petit groupe d’écrivains se raconter, goguenards, comment ils avaient passé la soirée à interroger ChatGPT sur leur « colorimétrie » — ceci consistant à se prendre en photo, injecter leurs visages dans la gigantesque base de données de l’IA (comment dire, nourrir la reconnaissance faciale en ces temps politiques pour le moins incertains, très malin) et lire en retour ce qui vous va le mieux au teint, avec des résultats aussi subtils que des teintes automnales et du vert aux rouquins.

Sérieusement. On crame de l’énergie, de l’eau, des terres arables, des emplois et des milliards pour ça ? Quand ce n’est pas pour comparer des marques de trottinettes, planifier ses vacances à l’étranger ou savoir dans quel restaurant dîner ?

« Le recours à l’IA n’est pas une option »

La dissonance ultime, celle qui ne passe pas, la voilà : tout le monde déteste l’IA, mais tout le monde l’utilise. Parce que c’est efficace, parce que c’est pratique, parce que c’est là. Parce qu’on peut. Parce qu’on ne s’empêche pas. Et mon découragement se creuse, ma tolérance dévisse (j’ai revu récemment Idiocracy et Wall-E, aussi, ce n’était peut-être pas une bonne idée).

De mon côté, c’est donc un « non » serein et ferme, je n’utiliserai pas l’IA tant que je pourrai l’éviter — et tant qu’elle ne se sera pas effondrée sous son propre poids.

J’ai résisté au « Ghibli effect », changé de moteur de recherche, je suis la personne qui a réussi à ne jamais scanner un QR-code de sa vie.

Et comme je n’ai plus envie de nourrir le monstre, deux ans après avoir quitté X, je vais désactiver mes comptes Meta (qui regroupe notamment Facebook, Instagram et Whatsapp).

Après avoir allègrement piraté des ouvrages protégés par le droit d’auteur pour entraîner ses modèles, Meta vient de sortir son assistant personnel IA, Muse, qui dispose de consignes terrifiantes pour monter des dossiers détaillés et saura bientôt tout de vous, même si vous ne l’utilisez pas. Tout ce qu’on injecte dans les réseaux sociaux y contribue déjà – en plus de rendre addict, d’enfermer dans une bulle de filtres, de faire primer la visibilité et le marketing individuel sur toute autre considération, d’entretenir un système de comparaison délétère et un rapport utilitariste aux mentions, et, in fine, de privilégier le cash, le clash et le backlash.

Je n’étais de toute manière pas très douée pour ces choses-là.

Je reste joignable par mail, via mon blog (je suis aussi sur Signal et Mastodon), mes écrits, et dans la vraie vie. À bientôt ♡

Pour aller plus loin, quelques ressources

• « Face à l’IA générative, l’objection de conscience ». Merci à l’Atecopol, pour se compter c’est là

• La quadrature du Net

• Et une bonne source d’informations et de revue de presse : « Lève les yeux ».